23 octobre 2017
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Les Assises de Rabat s’interrogent sur la responsabilité politique et sociétale des médias

lundi 19 juillet 2010 23:27 | Auteur: Philippe STROOT
Étiquettes: Media
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 Les 42e Assises de l’Union internationale de la presse francophone, réunies à Rabat du 1e au 4 juin 2010, avaient pour thème «La responsabilité politique et sociétale des médias». Vaste programme, aurait pu dire le Général de Gaulle, d’autant que d’emblée certains orateurs ont abandonné le néologisme «sociétale» pour parler de responsabilité «sociale», ce qui allait sans doute au-delà des ambitions des organisateurs eux-mêmes. Lors de la première séance destinée à introduire le thème, le modérateur Jean Kouchner a souligné que la principale responsabilité des journalistes est la transmission de l’information et que les médias ne sont pas une marchandise comme les autres, ce qui paraît aller de soi, mais qui gagne à être répété dans un contexte de marchandisation croissante de la presse. Le président de la section française de l’UPF, Jean Miot, ancien patron du Figaro et de l’AFP, avait auparavant dénoncé les atteintes des dictatures de tous bords à la liberté de la presse. D’aucuns dans le public se sont demandé s’il faisait également allusion à la dictature de l’argent, à l’heure où les «marchés» terrorisent des pays entiers tels que la Grèce et l’Espagne…

Qu’est-ce que la liberté de la presse ?
 
Lors de la séance suivante, consacrée à l’exemple du Maroc, pays hôte des Assises, les exposés et les débats ont porté sur les notions de liberté de la presse (s’agit-il de la liberté des journalistes d’écrire ce qu’ils veulent, ou plutôt de celle des dirigeants d’entreprises de communication de véhiculer les idées qui leurs conviennent ?) et d’indépendance des médias. L’impression d’ensemble donnée par les divers exposés est que le qualificatif «indépendant» serait synonyme de «privé» et qu’une radio ne saurait être qualifiée de «libre»  que si elle ne relève pas du service public. L’un des orateurs, représentant les éditeurs, a ainsi affirmé que des «entreprises de presse suffisamment capitalisées et socialement responsables constituent une garantie d’indépendance», ajoutant que les médias sont «l’affaire des professionnels et pas des pouvoirs publics ou de l’Etat». Peu importe donc que les Etats puissent être démocratiques et représentatifs, ce qui leur confère une légitimité dont sont dépourvues les entreprises privées, non démocratiques par essence puisque leurs dirigeants ne sont pas élus.
 
Haro sur l’Etat
 
Cette orientation générale «anti-étatique» est apparue comme une constante de la quasi-totalité des exposés soumis à la réflexion des participants à ces 42e Assises. C’est ainsi que Loic Hervouet, intervenant parisien récurrent des ces rencontres annuelles, a qualifié de «dangereux» le contrôle étatique, au prétexte que l’Etat ne serait pas impartial, concédant toutefois que «les actionnaires et propriétaires peuvent ne rechercher que la rentabilité» et que «leur intérêt n’est pas toujours convergent avec celui du public». Pour sa part, Jean-Marie Colombani, ancien directeur du journal Le Monde et donc responsable avec Alain Minc et Edwy Plenel de l’état actuel de ce « grand journal du soir», a affirmé, en référence à la chute du mur de Berlin, que «les médias jouaient un rôle émancipateur». Un contradicteur lui a demandé alors si ce rôle s’arrêtait aux portes de l’Amérique latine, dont les dirigeants démocratiquement élus qui s’efforcent d’émanciper leurs peuples, en particulier les populations indigènes, ne suscitent guère l’enthousiasme des grands médias occidentaux, qui ont plutôt tendance à les dénigrer systématiquement. Citant les chaînes de télévision internationales créées récemment pour faire pièce à CNN, Colombani avait d’ailleurs mentionné Al Jazira, France 24 et la BBC, sans citer Telesur, chaîne lancée par une dizaine de pays latino-américains et dont l’audience est croissante dans toute la région. Volontaire ou non, l’omission semblait pour le coup assez significative… Sensé lui donner la réplique, Jacques Pilet, journaliste à l’Hebdo et membre de la direction du groupe Ringier, seul Suisse invité en tant qu’orateur à ces Assises, s’était malheureusement fait excuser pour raisons de santé, ce qu’ont déploré tous ceux qui auraient souhaité sortir un peu du débat franco-français ou franco-africain.
 
Figaro-ci, Figaro-là
 
Ce n’est certes pas le directeur général du Figaro, Francis Morel, qui allait rétablir l’équilibre. Au lieu de traiter de la responsabilité politique et sociétale des médias, le patron du Figaro s’est attaché à faire la promotion de son journal, paré de toutes les qualités, en se livrant au passage à une attaque en règle et appuyée contre le «journalisme citoyen», accusé de marcher sur les plates-bandes des médias établis. S’il est compréhensible que cette concurrence l’agace sur le plan commercial, plus étonnant était l’argument avancé, à savoir que ce journalisme citoyen donne de l’information brute, donc «sans valeur» car non mise en perspective ni formatée. Certains professeurs en journalisme du passé, qui insistaient sur la différence nécessaire entre les faits bruts et le commentaire, ont du se retourner dans leur tombe… Le président de la cour constitutionnelle du Bénin ayant fait le point sur les questions d’éthique et de déontologie en Afrique, la parole a été donnée au seul orateur à se placer en porte à faux par rapport à la tendance générale des débats. 
 
A contre-courant
 
Aymeric Chauprade, rédacteur en chef de la Revue française de Géopolitique, s’est en pris vivement, en effet, à l’attitude des grands médias occidentaux, surtout français, en matière de politique internationale. Il a dénoncé un parti pris systématique en faveur des amis des Etats-Unis d’Amérique et donc une hostilité symétrique à l’égard de leurs adversaires ou de tous ceux qui leur résistent. Donnant comme exemple l’attitude permanente de dénigrement de la Russie et de la Chine, il s’est étonné au passage de l’affection que portent les médias occidentaux au Dalai-Lama, représentant du régime théocratique obscurantiste et féodal qui a sévi au Tibet avant la révolution chinoise. Il a fustigé également l’attitude de ces mêmes médias, pour qui certains sujets sont tabous, comme la version officielle des attentats du 11 septembre ou le comportement d’Israël, tandis qu’ils n’hésitent pas à heurter des cultures différentes en insultant le prophète Mahomet ou d’autres figures religieuses pour prouver à bon compte leur indépendance.
 
Aymeric Chauprade a récemment été mis à la porte du Collège interarmées de défense de Paris, où il enseignait depuis des années, pour avoir seulement osé évoquer d’autres hypothèses d’explication des événements du 11 septembre : Il a certes gagné ensuite un procès contre le ministre français de la défense, mais dans l’indifférence générale de la quasi-totalité des grands médias. Il a donc eu beau jeu de dénoncer l’hypocrisie et l’arrogance de ces mêmes médias, par ailleurs si prompts à donner des leçons de démocratie et de liberté de la presse au reste du monde. Les applaudissements nourris et prolongés qui ont ponctué son exposé ont montré qu’il avait touché un point sensible pour une grande partie de l’auditoire. Ce qui n’a pas empêché certains participants français d’attaquer violemment ce conférencier en aparté, le traitant de fasciste, de révisionniste ou de pire encore, démontrant ainsi les limites de la liberté d’expression dans l’esprit même de ceux qui en parlent le plus.
 
En conclusion, même s’ils n’ont pas permis de résoudre aussi peu que ce soit les problèmes que connaissent actuellement les médias, les exposés et les échanges qui se sont déroulés dans le cadre de ces 42e Assises de la presse francophone ont certainement permis aux intervenants et aux participants de réfléchir à des questions importantes et d’en débattre librement.  Si la responsabilité politique et sociétale (et sociale !) des médias est incontestable, nul ne détient de recette miracle quant à ce qu’elle doit être et comment elle doit s’exercer. La question restera posée longtemps encore.   
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