• 17 décembre 2018

Journalisme, investigation et transparence au menu à Conakry

Tel était le thème des 46e Assises de la presse francophone qui ont réuni du 20 au 25 novembre 2017 à Conakry, capitale de la Guinée, quelque 300 journalistes venus de 48 pays.  Vaste programme, comme aurait dit le général De Gaulle, ce qui explique que les cinq tables rondes et les quatre ateliers organisés aient été loin de faire le tour du sujet, même si des choses importantes y ont été dites, tant par les intervenants que par les nombreux journalistes, notamment africains, qui ont animé les débats dans le public.

Dès la conférence inaugurale, prononcée par Julia Cagé, professeure d’économie à Paris (Sciences-po) et membre du Conseil d’administration de l’AFP, le ton était donné. Commençant par l’élection controversée de Donald Trump, elle a observé qu’il n’y avait plus de maillage de presse aux États-Unis et que les grands médias n’avaient donc rien vu venir. D’où notamment le psychodrame autour des prétendues ingérences russes dans l’élection et autres «fake news» qui ont défrayé la chronique. À propos des «Paradise papers», autre sujet d’actualité, elle a indiqué que le milliardaire français Bernard Arnaud, mis en cause dans ces révélations, avait décidé de punir le journal Le Monde en le privant de publicité.

Ne pas laisser tout au marché

Évoquant l’actionnariat des médias, elle en a souligné la complexité et le manque de transparence. Car de plus en plus d’actionnaires des entreprises de presse sont extérieurs au monde des médias (vendeurs d’armes, acteurs des télécoms, banquiers, etc.) d’où la multiplication des phénomènes de censure et d’autocensure. On y observe par ailleurs le poids croissant des milliardaires dans la presse. Julia Cagé a estimé à ce propos qu’il ne fallait pas laisser tout au marché mais faire le choix de ce qu’elle appelle «le non-lucratif». Les actionnaires devraient être les journalistes et les lecteurs eux-mêmes, a-t-elle déclaré, ajoutant qu’il existait déjà un certain nombre de sites d’information participatifs. Même si le journalisme d’investigation est une activité longue, chère et coûteuse, il faut sortir l’information de la logique du marché, a-t-elle ajouté. A cet égard, elle a souligné que, paradoxalement, la faiblesse du marché publicitaire était une chance pour les médias africains. Sinon, comme en France, en Suisse, au Canada ou ailleurs, il y a risque de mélange des genres, avec notamment l’irruption de publireportages et autres articles relevant davantage de la communication que de l’information. Elle a conclu que la vraie démocratie ce n’était pas «une personne une voix», mais plutôt «une personne informée une voix». 

Lors de la discussion qui a suivi, le secrétaire général de l’UPF, Jean Kouchner, ayant rappelé les mesures d’aide de l’État prises en France à la Libération pour assurer le pluralisme de la presse, Julia Cagé a souligné que l’information était un bien public et s’est prononcée en faveur d’une intervention indirecte de l’État par l’intermédiaire de fondations participatives dans le domaine de l’information. Interrogée par un participant sur la question de savoir si le milliardaire étasunien d’origine hongroise, George Soros était derrière les Panama papers, elle a confirmé que c’était bien le cas, tout en précisant qu’il n’était pas le seul…

Des intervenants venus d’horizons divers

Lors des cinq tables rondes qui se sont succédées, il a été question des enjeux, limites et perspectives du journalisme d’investigation, des fausses informations, de la déontologie à l’épreuve du net, de la transparence et de la liberté des journalistes par rapport au secret des affaires et enfin du droit d’accès à l’information et de la liberté d’informer. Toutes ces questions ont suscité des échanges passionnés entre les participants. Elles avaient auparavant été présentées et mises en perspective par des intervenants venus d’horizons divers, parmi lesquels Romaine Jean, de la TSR, Anne-Cécile Robert, du Monde diplomatique, Colette Braeckman, du Soir de Bruxelles et Patrick Apel-Muller, de l’Humanité, pour ne citer que quelques médias bien connus sous nos latitudes européennes. La participation des consœurs et confrères de l‘Afrique a été comme toujours très active, de même que celles de journalistes venus d’autres pays de la francophonie, notamment de l’Europe centrale et orientale, mais aussi du Québec, en la personne de Claude Robillard, ancien secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.  

«Fake-news» ? Rien de nouveau sous le soleil

Le problème des fausses informations et des manipulations a particulièrement retenu l’attention, même s’il a été souligné qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène nouveau. À côté des exemples récents liés à l’élection étasunienne ou au brexit, on a rappelé les fausses armes de destruction massives de Saddam Hussein, le faux charnier de Timisoara et quelques autres cas d’école historiques, sans parler de l’incident du Golfe du Tonkin, qui n’a jamais eu lieu mais avait néanmoins servi de prétexte au déclenchement de la guerre du Vietnam, ou encore de l’incendie du Reichstag, bien réel mais provoqué par les nazis eux-mêmes pour mieux accuser les communistes... Un participant a fait remarquer que l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux n’avait fait que faciliter et multiplier ces tentatives d’intox plus ou moins réussies. Dans l’un des ateliers destinés à approfondir le sujet, il a été souligné que si les gens cherchaient des informations ailleurs que dans les médias traditionnels, c’est parce qu’ils avaient l’impression qu’on ne leur dit pas tout. Le fait est qu’à côté des informations fausses qu’il importe de dénoncer, à condition d’être en mesure de prouver qu’elles le sont, il y a aussi des informations vraies mais qui sont occultées, soit parce qu’elle déplaisent , soit parce qu’elles ne sont pas dans la ligne de l’opinion dominante… Le manque de pluralisme de l’information résultant de l’appartenance des principaux médias à des patrons de presse partageant tous peu ou prou la même vision du monde constitue en outre un facteur de défiance croissante à l’égard des médias traditionnels.  Un autre facteur est la propension des lecteurs à rechercher des informations qui confortent ce qu’ils pensent eux-mêmes, quitte à se monter parfois peu regardants quant à la crédibilité de ces mêmes informations.

Arrêter de décoder ?

Plus animée encore a été la discussion autour des «décodeurs» de l’information, qui prétendent séparer le bon grain de l’ivraie. Si l’on ne peut que les féliciter lorsqu’ils apportent la preuve qu’une information est fausse, le fait de décréter qu’une source est fiable ou pas est déjà beaucoup plus sujet à caution, car un tel jugement relève largement de la subjectivité pour ne pas dire des préférences idéologiques. Après tout, ce qui compte est de savoir si l’information est vraie ou pas, quelle que soit son origine. Et si quelqu’un que l’on n’aime pas dit que la route est mouillée quand il pleut, il serait ridicule de prétendre qu’elle est sèche simplement pour ne pas dire la même chose que lui… Les décodeurs font donc du «fact-checking» un peu partout, mais personne ne vérifie la pertinence de ce qu’ils disent eux-mêmes et selon quels critères ils décrètent que des sites sont crédibles ou pas. Or il est bien connu que ce qui est «l’information» des uns est souvent « la propagande » des autres, et réciproquement.

Les discussions et débats menés dans le cadre des Assises de Conakry sont donc loin d’avoir répondu à toutes les questions et à toutes les inquiétudes, mais elles ont eu le mérite de permettre une réflexion collective sur des thèmes dont on n’a certainement pas fini de parler.

RSF sur la sellette

Sur le plan de l’anecdote, le hasard a voulu que la dernière table ronde, à laquelle participait le secrétaire général de Reporters sans frontières, coïncide avec l’annonce sur le site de la Tribune de Genève de ce que la section suisse de cette organisation avait exigé l’annulation d’une conférence qui devait de tenir au Club de la presse pour faire la lumière sur les très controversés « casques blancs » qui opèrent en Syrie. Elle craignait sans doute qu’y soient dites des choses déplaisantes car contraires à tout ce qui se raconte à ce sujet dans les médias occidentaux depuis des années... Le représentant de RSF a donc été interpellé et on lui a fait remarquer combien il était paradoxal qu’une organisation qui se targue de défendre la liberté de la presse s’oppose ainsi à la liberté d’expression… En réponse à cette exigence de censure, le directeur du Club suisse de la Presse, Guy Mettan, avait d’ailleurs répondu à Genève que jusqu’à présent seuls quelques rares gouvernements autoritaires avaient tenté d’exercer de telles pressions sur le Club.

Un coup de griffe aux donneurs de leçons

Prenant la parole lors de la cérémonie de clôture, qu’il a honorée de sa présence, le président guinéen Alpha Condé, qui préside également l’Union africaine, a prononcé un impressionnant discours dans lequel il a évoqué l’importance du rôle de la presse et des médias, rappelant qu’ils avaient certes des droits mais aussi des devoirs. Il a par ailleurs souligné avec fermeté et à plusieurs reprises qu’il en avait assez des «donneurs de leçons». On se demande bien à qui il pouvait penser en disant cela…

Le président international de l’UPF, Madiambal Diagne, avait auparavant dressé un premier bilan de ces assises annuelles en terre guinéenne et la présidente de la section arménienne, Zara Nazarian, confirmé que les prochaines assises de l’UPF auraient bien lieu en 2018 à Yerevan, en marge du Sommet de la francophonie, probablement au début octobre. Rendez-vous donc en Arménie!

Philippe Stroot,

Conakry

 

 

 

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