L’herbier de Rousseau et Doryanthes palmeri au Jardin botanique

Depuis longtemps, le Jardin botanique de la ville de Genève n’avait pas été aussi visité, photographié et apprécié. À l’approche des fêtes de Pâques, deux événements exceptionnels et rares ont apporté le printemps. Le premier, et le plus attendu, est la floraison de la plante Doryanthes palmeri. Plantée dans les années 1980 et entretenue par plusieurs générations de jardiniers, cette plante est spectaculaire et d’une grande patience. Originaire d’Australie, il s’agit d’une plante monocarpique, c’est-à-dire qu’elle accumule lentement de l’énergie pour fleurir lorsqu’elle atteint un certain seuil de ressources. Doryanthes palmeri est rouge et imposante, sa tige pouvant atteindre 5 mètres de hauteur, et sa floraison dure de trois à cinq semaines. À la mi-avril, elle était encore couverte de pétales, mais elle mourra après la fanaison. Une vie entière pour produire une grande fleur composée de nombreuses petites fleurs.
Parallèlement à cette rareté naturelle, une autre rareté s’est installée durablement et scientifiquement dans la bibliothèque du même jardin botanique : l’herbier de Jean-Jacques Rousseau, disparu depuis plusieurs décennies de l’attention des spécialistes et du public, certains le croyant même perdu.
Né à Genève, orphelin de mère dès la naissance et élevé par un père horloger qui lui transmit le goût de la lecture, Jean-Jacques Rousseau bénéficia aussi, un temps, de la protection d’un oncle. Autodidacte, il devint philosophe, musicien et écrivain. Sa vie fut un roman, voire plusieurs en une seule existence: aimé et détesté, admiré et contesté, adoré et persécuté, critiqué et loué. Par l’étendue de ses connaissances et le courage de les exprimer, il s’inscrit pleinement dans le siècle des Lumières, aux côtés de Diderot et de Voltaire.
Grandissant dans l’atelier de son père, l’enfant indiscipliné apprend seul, observe la société et cherche à comprendre les relations humaines et les rapports de force. Il apprend vite, mais remet en question toute forme d’autorité. Il se sent à l’aise dans la nature et se passionne pour la musique. D’ailleurs, il considérait que son amour de la nature trouvait son origine dans sa passion pour la musique, à la base du sens de l’harmonie. L’ensemble constituant cette racine que l’on appelle la patrie.
Le philosophe suisse n’a jamais oublié la célèbre phrase de son père : «Jean-Jacques, aime ton pays !» Et il l’a aimé, bien que son pays ne l’ait pas toujours aimé en retour. Des œuvres comme Du contrat social (1762) et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754) lui ont fermé les portes de la société de son temps. Persécuté et critiqué tant en Suisse qu’en France, il se réfugia souvent dans des lieux retirés, comme l’île Saint-Pierre sur un lac suisse, se rapprochant toujours davantage de la nature.
La Suisse d’aujourd’hui est fière de ce citoyen connu dans le monde entier, et la ville de Genève cherche à faire oublier l’hostilité d’autrefois envers son enfant génial et rebelle du XVIIIe siècle. Sa maison natale est devenue un centre littéraire, des rues portent son nom, et une petite île sur le Rhône à Genève s’appelle Rousseau. Récemment, la bibliothèque du Jardin botanique de Genève est devenue dépositaire d’un trésor inestimable: l’herbier de J.-J. Rousseau, disparu pendant près de cinquante ans.
Composé de 99 pages, cet herbier a été réalisé entre 1771 et 1772 et rassemble environ un tiers des plantes considérées comme rares à l’époque. L’ouvrage a été conçu pour l’un des plus grands imprimeurs français. Durant les quinze dernières années de sa vie, Rousseau se consacra à la nature. Il possédait de vastes connaissances en botanique et réalisait des herbiers tant par plaisir que pour les offrir.
Cet herbier constitue toutefois une commande qui lui permit de produire une œuvre à la fois scientifique, linguistique et sociale. Scientifique, car elle témoigne de ses connaissances botaniques, validées selon les standards de l’époque. Il y développe un vaste travail sur les synonymes des plantes et établit des liens entre leurs différentes appellations. Œuvre d’un grand écrivain pour un grand imprimeur, cet herbier a joué un rôle important dans la diffusion de la botanique.
Linguistique, car dans la France pré-révolutionnaire, les plantes n’étaient désignées qu’en latin, ce qui constituait un obstacle majeur à la diffusion des connaissances auprès d’une population généralement peu instruite. Rousseau a aligné avec minutie les noms latins et français sur chaque planche. Cette approche, visant à démocratiser le savoir, ne plaisait pas aux élites, qui souhaitaient en conserver le monopole.
Sociale, enfin, par la forme même de l’herbier. Sa taille et son étui en bois d’orme permettaient de le transporter aisément lors de promenades. Les dames prenaient plaisir à reconnaître les plantes en le tenant sous le bras, tandis que ceux qui ne connaissaient pas le latin pouvaient apprendre les noms en français. Rousseau a ainsi fait de l’herbier un pont entre les classes sociales, favorisant également l’éducation des femmes.
Ce trésor est parvenu jusqu’au XXIe siècle dans un état remarquable, grâce notamment à la protection du bois. De plus, son dernier collectionneur, sans doute peu intéressé par la botanique, l’ouvrait rarement, limitant ainsi son exposition à l’air et à l’humidité. La qualité du papier, la technique de fixation des plantes et la toile de coton protectrice ont également contribué à sa conservation.
Informée à temps de sa réapparition, la bibliothèque du Jardin botanique de Genève a su négocier son acquisition pour le ramener «chez lui». Tout au long de cette année, des expositions temporaires sont organisées: un tiers des plantes est présenté pendant trois mois, puis remplacé par d’autres, jusqu'en automne. Une occasion unique d’admirer une œuvre réalisée il y a 250 ans.
À la fin de l’année, l’herbier sera conservé dans des conditions spécifiques, accessible uniquement aux chercheurs.
Grâce à cette acquisition, la bibliothèque du Jardin botanique de Genève s’impose comme un centre de recherche de renommée mondiale.
Margareta Donos



