• 21 octobre 2019

L’écran noir de la pensée unique

Jamais dans l’histoire de l’Europe moderne un gouvernement n’a fermé sa propre chaîne de radiotélévision publi-que. Et voici que c’est la Grèce, berceau de la démocratie, qui l’a fait au début du mois de juin. En quelques heures et sans aucun préavis l’écran de la télévision publique ERT est devenu noir et les émet-teurs de la radio nationale se sont tus.
 
Contrairement à certains pays du conti-nent américain, qui ne comptent que des médias privés, les pays européens béné-ficient d’un paysage médiatique diversi-fié constitué de médias publics et de mé-dias privés. C’était le cas depuis toujours en Grèce, où même la dictature militaire n’avait pas osé fermer du jour au lende-main la radiotélévision publique. Soumis à de fortes pressions de l’Union européenne et du FMI, qui lui imposent un programme d’austérité économique draconien pour rembourser au plus vite les prêts consen-tis par des banques privées occidentales, le gouvernement néo-libéral a fermé pu-rement et simplement la chaîne publique, pour le plus grand profit des chaînes pri-vées qui inondent par leurs émissions de publicité commerciale et de jeux plus ou moins débiles. Le but de cet acte antidé-mocratique sans précédent n’était pas seulement de punir des médias jugés trop critique à l’égard de la politique gouver-nementale, mais surtout de licencier plus de 2600 employés, conformément aux exigences de l’Union européenne et du FMI, qui demandent le renvoi de dizaines de milliers de fonctionnaires dans le cadre de prétendues «réformes» qui ont déjà mis plus d’un millions de Grecs au chômage...
 
Cet événement a suscité dans tout le pays un vaste mouvement de solidarité avec les travailleurs de ERT et provoqué une série de grèves et de manifestations d’autres travailleurs du service public qui craignent de subir le même sort. La fermeture de la radiotélévision publique a également suscité les vives critiques de nombreuses organisations internationales qui luttent pour la défense du droit à l’in-formation ainsi que la condamnation de la plupart des pays membres de l’Union européenne et de beaucoup d’autres dans le monde. Au delà de ces réactions, bien des analystes et experts européens s’in-quiètent du risque de voir les régimes néolibéraux qui sévissent partout dans l’Union européenne recourir à de telles mesures pour imposer leur pensée unique
 
à des populations qui la refusent de plus en plus. Les médias privés ou contrôlés par les pouvoirs en place peuvent en ef-fet constituer des armes de désinforma-tion massive redoutables lorsqu’il s’agit d’imposer des politiques économiques antisociales et rétrogrades. C’est proba-blement cette crainte qui explique la très vive réaction du président de l’Union européenne de radiodiffusion (UER), le Belge francophone Jean-Paul Philippot, qui a immédiatement exigé que la déci-sion de fermer ERT soit révoquée. Basée 
 
à Genève, l’UER regroupe toutes les ra-dio et télévisions publiques du continent européen. 
 
En fermant la radiotélévision natio-nale, le gouvernement grec a privé le peuple d’un média qui n’était pas sou-mis à la dictature de la publicité, qui avait des bureaux dans tout le pays, qui était suivi par la diaspora grecque dans le monde entier et qui se montrait cri-tique vis–à-vis des gouvernements suc-cessifs, même s’ils ont tous et toujours essayé de l’influencer. Pour les Grecs c’était «leur média», puisqu’il était la propriété du peuple et non de million-naires privés. En pleine crise grecque, la Commission européenne s’est pour sa part bien gardée de critiquer la déci-sion du régime d’Athènes… 
 
Margareta STROOT 
 

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